ELU CITIZEN JAZZ

Un quartet inspiré, une attention réciproque, une science commune de l’improvisation

Bruno Tocanne est de ces musiciens qui font souffler sur leur musique un esprit de liberté. Mais pas une liberté pour soi, un peu narcissique ; bien au contraire, il faut avant tout que chaque projet imaginé par lui soit le fruit d’un travail de maturation qui l’engage pleinement, dans un cadre collectif, où l’amitié compte pour beaucoup. Celle-ci semble même son moteur premier. On doit aussi souligner que son approche de l’instrument, loin d’être invasive et surpuissante, fait de lui un coloriste sensible dont le sens profond de l’écoute est la marque d’un artiste en état d’éveil constant. Une démarche impressionniste, dont le feu intérieur sait couver sous le masque élégant de la discrétion.

Pas à pas, année après année, la discographie de Bruno Tocanne parle pour lui. Il s’est passé de bien belles choses depuis le début des années 90, quand il évoluait aux côtés de Sophia Domancich pour l’album Funerals, en passant par le Trio Résistances (avec Lionel Martin et Benoît Keller) et ses trois albums fiévreux, parés de mélodies aux allures d’hymnes (Résistances, 2002), Global Songs, 2003), Etats d’urgence, 2006) ; Bruno Tocanne a conté ses rêves en compagnie de comparses remarquables tels que Quinsin Nachoff (5 New Dreams) ou Samuel Blaser (4 New Dreams !), il a déclaré sa liberté dans un album essentiel (Libre(s)Ensemble), endossé le rôle du Passeur de temps avec le guitariste Jean-Paul Hervé, il s’est fait la belle avec le pianiste Henri Roger (Remedios la Belle), a branché l’électricité avec le guitariste Alain Blesing, pour un détonnant Madkluster Vol. 1. Co-pilote d’un i.Overdrive Trio tendu comme un arc entre rock et jazz, il a rendu Hommage à Syd Barrett, fondateur de Pink Floyd avec ses complices Philippe Gordiani et Rémi Gaudillat, avant de croiser tout récemment la route de Léo Ferré (Et vint un mec d’outre-saison) avec Marcel Kanche ; jamais rassasié de nouveaux paysages, il a prêté le concours de sa batterie au chant de Senem Diyici pour (Dila Dila). Voilà pour un rapide et néanmoins évocateur tour d’horizon de sa vie en musique...

Parmi les amis fidèles, on a déjà cité le trompettiste Rémi Gaudillat, régulièrement impliqué dans ses projets et membre actif du réseau imuZZic. Tocanne et Gaudillat se sont envolés vers New York début 2012 pour mener à bien un nouveau projet, et non des moindres : rendre un hommage, un vrai, à un autre batteur, un géant de l’histoire du jazz, le regretté Paul Motian en qui Bruno Tocanne se reconnaît un maître, lui qui pensait ne pas en avoir. « Ses orientations musicales, son travail d’orfèvre, son art de la suggestion sont pour beaucoup dans ma manière d’aborder le jazz et les musiques improvisées, musiques que je n’aurais sans doute pas abordées avec autant d’enthousiasme sans l’apport d’artistes comme lui. Paul Motian a disparu au moment où j’étais en train de discuter avec Quinsin Nachoff d’un projet de nouvel album dont l’envie m’avait été déclenchée par l’écoute d’un des trios de Motian avec Joe Lovano ». Aux côtés des trois musiciens, un quatrième expert, le pianiste Russ Lossing, est venu apporter sa connaissance de l’art de Motian, avec lequel il a joué en trio.

Un quartet inspiré, une attention réciproque, une science commune de l’improvisation, un père spirituel dont on connaît la finesse de jeu : toutes les pièces d’un beau puzzle étaient donc en place pour l’élaboration de In A Suggestive Way. Et l’album comble toutes nos espérances. Son titre reflète bien sa musique impressionniste et méditative, qui suggère, ne s’impose pas par excès de puissance, mais finit toujours par installer une élégance feutrée. Jamais le discours n’est asséné : chaque musicien ressent le bonheur des suggestions émises à l’intention des autres - celles des pistes à suivre du côté de l’imaginaire - comme autant de fugues spontanées et d’impromptus stimulants. Tous réussissent leur pari, celui de la liberté et – là réside l’âme de cette musique – de l’écoute attentive prêtée à l’interprétation de chaque note. Un travail de funambule, mais un funambule dont l’équilibre n’est jamais menacé car partout le chant règne en maître, y compris au moment même où la musique s’invente et ruisselle dans la confrontation des idées.

Paul Motian doit être heureux, là-haut, en entendant la délicatesse de ce jeu de cymbales - voir les premières mesures de « Bruno Rubato » (qui devient peu à peu un thème récurrent dans son œuvre). Leur chant cuivré brille par petites touches. Un peu plus loin, les balais sont une caresse aux oreilles. Heureux aussi car ce disque est l’histoire d’une conversation, d’une succession gourmande de questions et de réponses immédiates ; malgré l’évidente émotion née de la disparition du batteur, c’est la joie qui l’emporte, elle s’exprime dans la lumière de thèmes où l’on devine des appels vibrants (ainsi « Ornette And Don », « One P.M. », deux belles compositions signées Rémi Gaudillat) et dans la ferveur des échanges. Ses couleurs vespérales, reflets mêlés de la joie d’être ensemble en musique et d’un profond respect pour celui qui l’a inspirée, nous touchent au cœur et maintiennent tendu le fil de la vibration.

Généreux et discret, In A Suggestive Way est tout sauf un album de batteur. Pas le genre de Bruno Tocanne et de ses pairs, qui jouent plutôt la carte du respect mutuel et de l’amitié et ils parlent la même langue, dans sa spontanéité originelle. L’album s’écoute, dans ses moindres détails, pour chacune de ses nuances, pour son art de la conversation entre gens de bonne compagnie. On aurait presque envie de voir dans cet art sublimé et sensible une définition du jazz en ce qu’il a d’essentiel, par son association fluide de l’écriture et de l’improvisation.

La vie du jazz, le jazz de la vie.

Denis Desassis 01/ 2013