Jazz Magazine - Live

Un moment d'intense jubilation
Créée sur scène voici plus d’un an, cette œuvre nouvelle est une relecture créative d’Escalator Over The Hill  que Carla Bley, sa compositrice, et le poète Paul Haines, auteur des textes, avaient choisi d’appeler Chronotransduction : ni opéra, ni oratorio, mais plutôt parcours onirique dans l’espace, le temps, et l’imaginaire humain. Quand Bernard Santacruz et Bruno Tocanne, initiateurs du projet, ont sollicité l’accord de Carla Bley, elle leur a dit « Si vous êtes assez fous pour le faire, allez-y ! ». L’œuvre originelle, enregistrée sur trois années, de 1968 à 1971, au gré de la disponibilité des studios et des musiciens, rassemblait une affiche d’un éclectisme réjouissant : Don Cherry, Gato Barbieri, Linda Ronstadt, Jack Bruce, Jeanne Lee, Sheila Jordan, John McLaughlin, Don Preston, Charlie Haden, Paul Motian, Jimmy Lyons, Dewey Redman, Howard Johnson, Bob Stewart, Roswell Rudd….  Sous le titre de Over The Hills , dix des vingt-sept titres originaux ont été rassemblés, dans un ordre bouleversé, avec parfois des inclusions d’un extrait dans l’autre, et en toute cohérence. Carla Bley, qui jouait juste après le groupe au festival de Nevers 2014, à l’issue de l’un des tout premiers concerts, était venu saluer avec eux pour exprimer son agrément au projet. Tout récemment, après avoir écouté le CD en compagnie de Steve Swallow, voici ce qu’elle a écrit : « Nous avons écouté votre merveilleuse version d’ETOH hier soir et nous avons été stupéfaits et ravis comme nous l’avions été à Nevers. C’est une parfaite combinaison de l’ancien et du nouveau, du contrôle et de l’abandon, du réalisme et de l’abstraction ». La cohérence du disque demeure au concert, et pour avoir assisté à la représentation de Nevers voici plus d’un an, je mesure ce qui s’est développé, étoffé et accompli. Le sens collectif de l’interprétation est remarquable  : il faut voir tel musicien, quand il n’est pas sollicité par la partition, vivre dans ses gestes chaque mesure et chaque expression produites par ses partenaires. Les ruptures de rythme, de tempo et de dynamiques sont négociées par tou(te)s avec une musicalité impressionnante. Le chanteur Antoine Läng est d’une intensité expressive stupéfiante, du murmure au cri, sa diction est exemplaire (ce que souligne l’ami britannique qui m’accompagne), et elle sert des textes qui évoluent entre cadavre exquis et poésie sous acide. Le vocaliste se fait aussi, et simultanément, manipulateur de sons électroniques, et assure parfois en temps réelle le traitement sonore de sa propre voix, ou du piano. Dans ce geste éminemment collectif chaque soliste trouve sa part d’expression, et l’on est porté de bout en bout par cette vague musicalement poétique (ou poétiquement musicale). Bref ce fut pour tout le public du studio 105, chroniqueur inclus, un moment d’intense jubilation ; à revivre sur France Musique (cf. ci-après).
Xavier Prévost