Le Chant des Possibles MOZAIC JAZZ

Le voyage…
Laissez-moi en rêver un, qui comprendra une étape.
Près de chez moi, la Seine. Je la remonte, traverse l’Aube et la Marne, gravis en évitant les éboulis de roches un dénivelé qui me mène au plateau de Langres. La dépression de l’Auxois me sépare dès lors du Morvan. Au-delà, les plaines du Charolais me permettront assez vite, sauf si les vents contraires viennent contrarier mes projets, de franchir les monts du Beaujolais puis de rejoindre les rives du Rhône. Mon embarcation de fortune me portera jusqu’à Lyon, où j’ai prévu de m’arrêter, car il y a là-bas des personnes qui me permettront de partir bien plus loin. Des Improfreesateurs, comme ils disent.
Loin de l’effervescence Parisienne, ils contribuent à faire vivre, en collaboration avec le label IMR, l’un des plus passionnants collectifs de musiciens dont nos belles provinces sont pourtant loin d’être dépourvues. J’ai pris la bonne habitude de me laisser guider par ces tour-opérateurs qui organisent des excursions poétiques permettant de découvrir les reliefs du jazz en empruntant des chemins peu balisés. Ils me confient Le chant des possibles, et mon périple se poursuit, mais je troque ici mes chaussures de marche et mon souffle court contre une paire d’enceintes et leurs souffles à eux. Je ne perds pas au change, et pourtant, que la ballade fût belle…  
Me voici donc traversé, inondé par ces quatre voix qui se mêlent, ou plutôt s’imbriquent, pour créer des paysages sonores dont la variété, en termes de reliefs, de matières et de couleurs, garanti l’émerveillement perpétuel, pareil à celui que l’on ressent en arpentant les sentiers de randonnées où se succèdent les points de vue inespérés. A vrai dire, je ne savais pas trop où je mettais les oreilles. La surprise n’en fût que plus délectable.
Rémi Gaudillat, trompettiste que l’on voit sauter avec bonheur de beau projet en beau projet (je fais entre autre allusion à ses participations récurrentes aux disques et concerts de son complice Bruno Tocanne, ou à l’Overdrive Trio, récemment co-signataire avec Marcel Kanche d’une très belle mise en musique de textes de Léo Ferré), a réuni autours de lui trois musiciens, comme lui souffleurs, pour donner vie à une musique qui partage avec les chemins de mon escapade une indéniable élégance dans sa manière de faire se succéder avec harmonie l’abondance et l’ascèse, les formes sculptées et suggérées. Le vent soufflé par Rémi Gaudillat, Fred Roudet, Loïc Bachevillier et Laurent Vichard s’éparpille en courants d’air guidés par les reliefs de l’écriture. Les lignes de trombone et de clarinette basse donnent faussement l’impression de servir de socle aux thèmes et chorus des trompettes. Mais c’est pour mieux prendre à leur tour s’élever en tourbillons mélodiques, redescendant à hauteur des autres émules d’Eole pour le plaisir d’en modifier les trajectoires.
Au sein de ce quartet, il n’y a que des solistes, mais aucun ne se met en avant. Alors on profite d’autant plus du lyrisme poétique qu’ils répandent en lui faisant profiter des mouvements d’ensemble faits de phrases cycliques et d’harmonies soyeuses. Les lignes se croisent, s’imbriquent et se complètent, tantôt statiques, tantôt vagabondes, mettant en exergue un remarquable travail de composition tout comme un feeling précieux. Cela s’entend dès le premier morceau, ces « Jeux d’ombres » qui sont avant tout des jeux de lumières, ou un jeu avec la lumière, projetée selon des angles changeants par les quatre musiciens. Belle entrée en matière avant de prendre de la hauteur avec les « Envolées ». Au milieu de subtiles orchestrations mêlant solos, dialogues et tutti, Laurent Vichard prend un solo absolu. Ses notes tournoient puis suivent des trajectoires imprévisibles, portées par des courants ascendants, avant de redescendre partager quelques unissons avec la trompette. En arrière plan, un passionnant travail des cuivres, qui dessinent un décor aux couleurs de crépuscule mordoré. A ces aériennes circonvolutions succède une marche pour le coup ancrée dans le sol, qui monte en puissance à mesure que « L’armée des poètes » y superpose une mélodie épique, un trombone aux allures martiales et des trompettes qui appuient les temps faibles comme pour entretenir la nécessaire énergie de ces hommes de mots et de notes décidés à partager leurs mirages. Obstination récompensée bien entendu, même s’ils prêchent un convaincu. « Rien en face », annonce le titre suivant. Pas sûr. En face de moi, à travers moi, un magnifique songe porté par la finesse harmonique de cette composition flottante. J’en émerge doucement à l’écoute de l’introduction bruitiste de « Mechanical Wind », ou une accumulation de courts motifs rythmiques obtenus par l’utilisation de bruits annexes (growl, percussions à même les instruments, notes détimbrées…) précède la mise en place d’une surprenante jungle de riffs imbriqués sur laquelle Loïc Bachevillier dépose un solo flegmatique. Cela me rafraîchit et me pousse à me laisser partir encore plus loin avec « Le voyage », composition a tiroirs décrivant en musique les étapes de préparation, le mouvement du voyage, puis l’étrange mélange de satisfaction et d’épuisement qui caractérise l’arrivée, ce nouveau point de départ.
Cela me rappelle que mon périple touche à sa fin. Il ne me reste plus qu’à m’asseoir sur le python rocheux qui surplombe la vallée de mes émois musicaux et à contempler la Lune. Elle est triste car chez elle, point de vent. Peut-être entend-elle, de loin, chanter les nôtres. Pour ma part je les entends chanter de près, ils sont là, au creux de mon oreille. Je ne boude pas mon plaisir"