Citizen Jazz

Elu Citizen Jazz

Fondé à l’occasion des dix ans du Réseau ImuZZic, le Libre(s)ensemble se présente pour son premier album en véritable force de frappe forgée au fil du temps par les membres les plus actifs du collectif. Partisans de l’immédiateté comme d’une vision très maîtrisée des larges formations égalitaires, ceux-ci explorent un langage contemporain et très électrique qui ne s’interdit aucun chemin, fût-il de traverse, sans prendre à rebours la puissance et l’envie commune.

De « Bruno Rubato », le morceau fétiche du batteur Bruno Tocanne, où s’illustre avec force le beau son de clarinette basse d’Elodie Pasquier, aux chants de lutte qui émaillent l’album comme autant d’ardents ancrages dans la mémoire collective, Libre(s) ensemble expose une vision très… libertaire, radicalement revendiquée. La liberté individuelle s’épanouit dans une responsabilité collective et un respect de l’individualité qui construit une multitude fondée par tous ; à lui seul, le titre en détient la clé.

Les influences sont ici un creuset commun où chacun se retrouve sans jamais s’enfermer. Outre la créativité des Work-Shops, que rappelle cet album, on pourra citer le Libération Music Orchestra de Haden ou les grandes formations de Carla Bley, mâtinés des acidités électriques de Philippe Gordiani (qui signe bon nombre des morceaux), ou de son comparse électrique Fred Meyer. Les guitaristes, sur « Free KC to Gawa » comme sur le diabolique « La Foley », qui ouvre l’album, orientent la musique vers un rock assumé. Sans prendre le dessus, les cordes, auxquelles il faut ajouter le contrebassiste Benoît Keller, introduisent la couleur et montrent le chemin. Celui-ci est porté par le jeu polymorphe de Tocanne et d’Arnaud Laprêt aux percussions et par la solidité deDamien Sabatier aux saxophones (après Tous Dehors et l’Arfi, en passant par le foutraque Leitmotiv Blastik Pertran, la réputation de son son de baryton n’est plus à faire), pièce maîtresse de cette robuste formation.

La « Suite for Libre Ensemble », pivot de l’album, développe en quatre mouvements le propos du groupe sous forme de manifeste : « QL » commence par un groove efficace que balaye une masse sonore très structurée, texturée par la cohésion des trompettistes Rémi Gaudillat et Fred Roudet. Ces alliances de circonstances, outre les fulgurances assumées, s’allient à la complexité des échanges d’énergie pour lancer des passerelles vers l’expression populaire. Ainsi, « Free for Ornette », telle une prise de parole collective en hommage à celui qui, le premier, se permit de se considérer comme libre, remet en lumière les Canuts lyonnais, qui ne marchent plus si nus puisque luxueusement habillés par les arrangements lyriques de Gaudillat.

Ce lyrisme trouve son point d’orgue dans une déchirante « Chanson des Marais ». Les musiciens du Libre(s)ensemble mettent une belle ferveur à faire briller ce noir joyau d’espoir et de lutte ; on sent bien que l’émotion n’est pas factice, et que cette générosité sans concessions dépasse de loin le cadre de la musique. Pourvu que l’on soit libre. Et ensemble.

par Franpi Barriaux // Publié le 10 mars 2011; http://www.citizenjazz.com/Libre-s-ensemble.html