Mad Kluster in Citizen Jazz

Elu Citizen Jazz

En quelques mois d’existence, le label IMR - créé et co-dirigé par Bruno Tocanne et Alain Blesing au sein du réseau imuZZic - aura affirmé une séduisante identité militante, nourrie de liberté et d’un esprit d’ouverture propre à stimuler ce que chacun d’entre nous a de meilleur. Voici la troisième référence d’un catalogue encore peu fourni – forcément – mais qui pratique déjà le sans-faute. Après Libre(s)Ensemble et 4 New Dreams, deux disques étincelants parus en 2010, une pierre supplémentaire vient s’ajouter à l’édifice créatif : Madkluster Vol. 1.

Un troisième disque certes, celui d’un quartet d’essence libertaire, mais le premier dans la chronologie du label puisque réalisé au tout début, en octobre 2009. Madkluster Vol. 1 est un manifeste tonique, un petit embrasement éclectique et électrique dont le catalyseur est le guitariste Alain Blesing, ici entouré de trois amis qui se connaissent sur le bout des baguettes, des cordes ou des pistons. Outre la batterie de Bruno Tocanne, sont ici réquisitionnées pour souffler sur ces braises bienfaisantes la trompette (et les effets sonores) de Fred Roudet et la contrebasse deBenoît Keller. Tocanne/Keller, une paire rythmique aguerrie dont la complicité s’est affirmée dès le début des années 2000 dans le trio Résistances, mais aussi, plus récemment, dans l’explosifLibre(s)Ensemble. Ce bouillon de culture collectif, presque un big band, a signé un album majeur, un disque-repère où l’on retrouve également Roudet, lui-même déjà associé au batteur et plus particulièrement aux 5 New Dreams du Nachoff-Tocanne Project. L’écheveau de ces rencontres peut sembler complexe à qui connaîtrait mal la vie du jazz, mais la réalité est tout autre. Plus simple et porteuse d’enthousiasme.

Car cette belle musique est née d’une histoire d’amis, de famille presque, dont la dynamique est aujourd’hui amplifiée – le choix de ce mot n’est pas le fruit du hasard – par la stimulation du guitariste. Alain Blesing, qui signe la quasi-totalité des compositions [1] est de ces musiciens qui n’ont pas une conception fermée du jazz : on peut même dire qu’à l’instar de pas mal de musiciens de sa génération, il a en parcouru le chemin à l’envers, du rock progressif au jazz rock – grâce à quelques figures emblématiques telles que Tony Williams ou John McLaughlin – avant de s’immerger dans les univers d’autres géants comme Coltrane, Charlie Parker ou l’Art Ensemble Of Chicago. On devine aussi l’importance que peut revêtir chez lui Miles Davis, celui de la période électrique notamment : son ombre tutélaire plane souvent au-dessus de Madkluster Vol. 1, dont l’ébullition est l’héritière naturelle d’un Bitches Brew, disque fondateur s’il en est.

Gardons-nous toutefois de fermer le cercle des influences, car Alain Blesing est un musicien dont les paysages musicaux sont vastes, avec pour fil conducteur l’ouverture vers toutes formes d’expression à travers lesquelles se manifeste sa curiosité. Son appétit peut le conduire à explorer les musiques traditionnelles occidentales ou orientales [2] ou à démontrer sa passion pour le rock progressif (King Crimson et Soft Machine, en particulier) avec sa « Théorie des Cordes », ensemble où s’illustrent dix guitares électriques, sans oublier le répertoire de « Songs from the Beginning » avec notamment John Greaves et Hugh Hopper !

Pédagogue, compositeur, Alain Blesing est à lui seul un modeleur d’univers. Dans ces conditions, c’est en toute confiance qu’on aborde de ce disque, sachant que la force du quartet réside dans la confrontation spontanée d’une multitude d’expériences humaines et artistiques qui ne peuvent produire que le meilleur. Et autant le dire sans détour : ce disque tonique est réjouissant. S’il débute dans la douceur mélodique de « Céline », où chacun fait preuve d’un épanouissement souriant (écoutez le jeu de Bruno Tocanne, illustrateur attentif dont la subtilité est celle d’un de ses maîtres, le regretté Paul Motian), c’est le fracas qui s’ensuit très vite avec « Rock’n Molle » : sa pesanteur saturée d’électricité, son énergie rock mais aussi ses sinuosités évoquent clairement King Crimson, époque Red ou Starless And Bible Black (On retrouvera un peu plus tard cette parenté de manière assez prononcée dans « Improvisation #1 »). On vous avait prévenus : si jazz il y a ici, c’est décomplexé, affranchi et sans bornes. Une terre de contrastes. Un peu plus loin, « Bagdad Business » et « Desert » ouvrent encore plus grand la fenêtre de l’improvisation. Le duo Tocanne/Keller est l’expression d’une complicité radieuse : tous deux groovent d’abord tranquillement avant de se mêler aux explorations de Blesing et aux divagations inventives de Fred Roudet, qui multiplie les effets sonores. C’est le cœur du disque, celui des attentions réciproques, de l’écoute de l’autre, des défis lancés par chacun, du besoin irrépressible d’aller voir un peu plus loin. Comme dans cette course à grande vitesse à laquelle le quartet se livre sur « Perpetuum Mobile » : aucun risque d’essoufflement, ces deux minutes sont au contraire comme un appel d’air, un défi lancé entre amis. Pas de temps mort dans Madkluster Vol. 1 ; ses 43 mn fourmillent d’idées qui exultent dans les fragrances davisiennes de « Hop !!! », dont le final place au centre la batterie généreuse de Bruno Tocanne. Comme un « merci et au revoir » complice, le disque finit comme il a commencé : par la douceur mélodique ; l’évidence du thème de « SweetOcean » est soulignée avec grâce durant quelques mesures via un unisson guitare/trompette. Chair de poule garantie...

On ne saurait conclure cette chronique sans s’attarder sur le minimalisme cartonné qui est la signature visuelle du label IMR. Pochettes ultra-fines, graphisme tout en élégance discrète : de bien beaux objets qu’on a envie de glisser dans sa poche et de garder près de soi, comme autant de livres-compagnons. Ainsi le feu de la musique se nourrit encore mieux de la chaleur simple d’un packaging épuré. De quoi satisfaire notre plaisir pour un bout de temps. En attendant Madkluster Vol. 2.