Maitre Chronique 11/2015

Avec toute la démesure et la diversité de l’œuvre originelle
With all excessiveness and diversity of the original work
"N’y allons pas par quatre chemins : avec la publication d’Over The Hills, Bruno Tocanne, Bernard Santacruz et leurs sept camarades ont frappé un grand coup. Le plaisir est d’autant plus grand qu’on attendait ce disque depuis un petit bout de temps... Soit une entreprise un peu folle, nourrie au grain de la passion et de la volonté de conquérir des sommets que la seule raison pouvait laisser croire inaccessibles....Près de 45 ans plus tard, il faut se rendre à l’évidence : Escalator Over The Hill, avec ses faux airs de château de cartes musical, se tient toujours debout, fièrement dressé sur des fondations hétéroclites mais d’une solidité à toute épreuve. D’un accès pas toujours facile en raison des multiples pistes explorées et d’un foisonnement qui peut s’avérer déroutant. Mais Bruno Tocanne (batterie) et Bernard Santacruz (basse et contrebasse) ne sont pas de ceux qui renoncent facilement. Ils ont constitué un équipage capable de relever le défi d’une telle traversée...C’est une re-création. L’esprit est là, avec toute la démesure et la diversité de l’œuvre originelle ; la musique est à tout moment identifiable, mais elle est ici servie par un groupe dont la solidarité et la cohésion claquent comme un drapeau au vent et fécondent une œuvre nouvelle. Il y a à l’évidence un son Over The Hills, ample et généreux, modelé par neuf musiciens dont le jeu d’ensemble laisse finalement une place assez restreinte aux interventions solistes par souci, peut-être, de toujours viser juste et frapper fort. Ou de resserrer le propos au maximum. Rémi Gaudillat (trompette et bugle) et Alain Blesing (guitare) signent la plus grande partie des arrangements, qui baignent dans un foisonnement heureux où les soufflants sont à la fête d’un jazz festif – Jean Aussanaire (saxophones), Olivier Themines (clarinettes) et Fred Roudet (trompette et bugle) – mâtiné d’une énergie d’essence rock. Une richesse des textures au beau milieu desquelles vient s’immiscer Perrine Mansuy (piano), dont on connaît l’empreinte lyrique, alliance de retenue et de sensibilité mélodique. Elle est en quelque sorte le contrepoint subtil, comme une nécessaire tempérance, aux extravagances vocales d’Antoine Läng, chanteur et designer sonore, qui explose littéralement tout au long de ces soixante-dix minutes inspirées. Le Suisse sera la grande et belle surprise de ce disque pour tous ceux qui n’avaient jamais entendu parler de lui. Un sacré phénomène qui ne rechigne pas au hurlement quand la situation l’exige. Dans ces conditions, autant dire que la cellule rythmique Tocanne-Santacruz peut exprimer avec beaucoup d’assurance la jubilation qui l’habite depuis les premiers jours de cette aventure pas comme les autres. Et puis, faut-il que je rappelle ici à quel point je suis attaché à la personnalité de Bruno Tocanne, musicien en éveil et d’une grande générosité ? Sa capacité motianesque à ne pas s’imposer par la force mais par l’empathie, à passer de la polyrythmie au colorisme des peaux, son besoin de quête, en font un musicien qui est devenu pour moi un point de repère dans la multitude des musiques qui se font entendre aujourd’hui, tellement nombreuses et pas toujours audibles... Carla Bley et Steve Swallow eux-mêmes ont tenu à partager avec les musiciens leurs impressions (et quelles impressions !) après avoir écouté cette réinterprétation d’une œuvre qui, par ailleurs, n’a pas encore livré tous ses mystères..." 
Denis Desassis