JAZZ A BABORD

Une suite musicale abstraite et… intersidérante !

Un peu comme dans le « journal d’un usager de l’espace », le trio explore son cosmos : quatre espaces vus sous onze angles différents… Pour illustrer leur quête, Bopp, Frébœuf et Lasserre ont choisi une photographie de Pierre Duffour prise dans le parc de Kronvalda, à Riga, et qui met en scène Sam, un singe dans une combinaison d’astronaute. Cette sculpture de douze mètres signée Denis Prasolov est un hommage à tous les animaux morts dans les vols spatiaux... Devant cet anthropomorphisme visuel, impossible de ne pas penser à La Planète des singes, film réalisé par Franklin Schaffner en 1968. D’ailleurs, sa bande-son composée par Jerry Goldsmith – générique, final, « Diamant Noir », « La zone interdite »… – est assez proche de l’esprit d’Espèces d’espaces. La construction d’Espèces d’espaces s’apparente évidemment à celle d’une suite. Dans les trois premiers mouvements – « Multiple », « Elargi » et « Irisé » – trombone, piano et percussions rivalisent de bourdonnements, craquements, vibrations, crépitements, rugissements, grincements, pétarades, roulements et autres souffles. Ces interactions bruitistes, ça-et-là, parsemées de motifs esquissés ou de vocalises éthérées, évoquent la science-fiction avec, parfois, une touche méditative. Dans Espace II, entre « Fragmenté » et « Immersif », toujours marqués par des assemblages de bruitages entre faune marine et résonance spatiale, « Pressurisé » s’inscrit dans une lignée free jazz : démarrage abrupt en opposition, puis trilogue sous forme de phrases heurtées du piano, caquètements vifs du trombone et foisonnement de la batterie. Avec ses échanges percussifs, ses questions-réponses imprévues et ses strates sonores intenses, le troisième espace - « Lointain », « Euclidien », « Intersideral » - rappelle encore davantage la musique contemporaine. Quant à « Supendu » et « Horizontal », qui forment le quatrième espace et concluent le disque, ils hésitent entre le gamelan et les mystères de l’univers...Amas de matières rythmiques et sonores en mouvements, Espèces d’espaces est une suite musicale abstraite et… intersidérante ! Bob Hatteau

CITIZEN JAZZ - 07/22

Une musique faite de sons qui se percutent et s'entrchoquent au gré des éléments spatiaux

La pochette ne précise pas que derrière le mot « percussions », ce sont nombre d’objets qui, en guise d’instruments, participent à ce disque sous les doigts des musiciens. Didier Fréboeuf et Didier Lasserre notamment utilisent ici une mèche d’archet, un pinceau japonais, une balle rebondissante, du feutre, un cale-porte, une chambre à air de vélo, des boulets, des pinces à linge, de la gomme, une timbale de baptême, des grelots… C’est cette collection d’objets inattendus et d’instruments incroyables qui participe au parti pris bruitiste de cet album. Dès lors, sachant tout le bazar d’instruments qui œuvre ici, on saisira autrement le titre du disque. Par Espèces d’espaces – un titre emprunté à Georges Perec –, on pourrait alors comprendre « drôles d’espaces musicaux », et la citation de Perec qui figure en bonne place dans la présentation de l’album – « L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête » - prend ici une saveur toute particulière. De fait, cet espace qui se conquiert et qui n’est pas un élément prédéfini, c’est ici l’improvisation collective et, bien sûr, il n’y a ni thème, ni chorus, ni tempo, ni partition. De la matière sonore, bien plus. De celle qui s’étire, se love, s’étend et se rétracte. C’est elle qui fait bouger les lignes, les cloisons et qui déplacent les portes ainsi que les trous de souris. La musique du trio de Christiane Bopp, Didier Fréboeuf et Didier Lasserre est exactement de cette engeance. Elle est faite de sons qui se percutent et s’entrechoquent au gré des éléments spatiaux que les trois musiciens déplacent dans leurs déambulations sonores. Gilles Gaujarengues

DENIS DESASSIS / NOW PLAYING… 07/22
À des années-lumière d’un conformisme ambiant

À Georges Pérec, ces trois-là empruntent non seulement le titre d’un ouvrage, mais ils se réfèrent à ce que l’écrivain disait : "L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête" Christiane Bopp est tromboniste, Didier Frébœuf pianiste, Didier Lasserre batteur. Mais pas seulement : comme certains font feu de tout bois, eux peuvent faire son de tout instrument ou objet, telles ces chambres à air, épingles à linge ou autre gourde métallique. Ici, chaque instrument crée son propre espace, qui rencontrera ou non celui des autres. L’incertitude et la précarité peuvent aussi être ciment. Il y a beaucoup de délicatesse et d’écoute de l’autre dans cette quête de lieux inconnus dont les formes sont modelées en mouvements lentement esquissés, favorisant leur découverte. Les improvisations du trio dessinent au fil des minutes une carte dont on suit les moindres détails, non du bout du doigt, mais à l’oreille, guettant chaque courbe, écoutant les moindres anfractuosités. A des années-lumière d’un conformisme ambiant qui rassure sans doute ceux qui préfèrent reconnaître, cette exploration intime est à sa façon singulière une insinuation, au sens où elle vous laisse comprendre sans jamais affirmer.

PAUL BROUSSEAU

Magnifique disque. Musique magistrale...

Après écoute de ce magnifique disque j'ai envie de dire qu'il est difficile de choisir quelle pièce représente le plus ce trio. Les propositions sont offertes comme autant de chemins d'introspection avec chacun leurs règles et leurs reliefs. Peut être cette seconde ouverture avec espace II fragmenté nous rappelle presque immédiatement que ceux la sont de furieux musiciens de jazz. On sait aussi que leur improvisation est tellement libre que nul ne saurait affirmer qu'il s'agit de ce 'jazz' là. Celui dont on dit qu'il ne trouve de vertu que dans son expérimentation 'terroir' au fond des caves enfumées d'une certaine rue. C'est un standard de la pensée, d'une pensée, ou de ce qu'il en reste. La musique de ce trio est improvisée, elle compose dans l'instant , elle se veut symphonique aux esthétiques plurielles. Se qui ressort le plus est peut être le magnétisme qui uni les membres du trio. Il y a une vrai énergie qui circule, la parole est libre et mesuré e. Espace II immersif nous ramène à l'onde initiale, peut être celle de tous les croisements de l'imaginaire qui auront inspiré ce trio. Puis ce titre Euclidien, m'emmene ce groove, rassemblant tous les éléments d'un boogie hystérique initié par un piano qui lâche tout comme pour ne plus rien retentir. Il y a de drôles d'espèces mais aussi de drôles d'oiseaux dans ces espaces, dans Espace III Intersidéral, ces voix de mutants et ces demi tons de mélodica, ces coups de Tambour...cela ne rappelle rien à personne? Entre capitaine Kirk ,la 4eme dimension, et autres envahisseurs je m'évade à des années lumières de mon fauteuil. Leur musique est si vivante que l'ivresse est parfaite. Je voyage tel Dave Bowman qui remonte le temps et l'espace à la vitesse de la lumière. Certainement grâce à cette musique, et à l'issue d'un voyage dont la descente s'effectue en marche arrière je serais 'suspendu' au jugement céleste. Espace 4 suspendu. De ce grand livre de la mémoire des sons qui m'accompagne, ce trio en est la couture. Et dans les pages de cette aventure Christiane Bopp est cette femme artificier qui décroche des étoiles. Avec Didier Lasserre et Didier Freboeuf ils courbent l'espace temps à la recherche d'une forme de conscience universelle. Musique magistrale 

 

JAZZ'IN 06/22

 A écouter le soir au crépuscule

Après son récent duo enregistré récemment avec le batteur Bruno Tocanne, revoilà notre pianiste Angoumoisin en route vers de nouvelles aventures sur les chemins de la musique impro. Accompagné au trombone, à la voix et à la gourde métallique par la subtile Christiane Bopp et le délicat Didier Lasserre aux percussions diverses et improbables, Didier Freboeuf «maltraite» son instrument de prédilection, le piano, au moyen de toute une panoplie d’objets hétéroclites, de quoi ouvrir une quincaillerie. Faut pas gâcher ! ça peut toujours servir ! surtout quand c’est pour faire de la bonne zizique . A écouter le soir au crépuscule , c’est pas violent , ça ne couvrira pas le gazouillement des zoziaux, pas encore couchés, et puis après ça, tu peux dormir sur tes deux oreilles, apaisé … Roger Bertrand Vanderbeken